cette note juste
qui se joue à deux
lorsque l'accord se trouve

« Elle est jolie »
Mon regard s’est arrêté sur elle
son visage en plein mouvement
le sourire accueillant
et ses yeux m’ont happée.
A la recherche des mots pour répondre à son salut
je n’ai vu que ses lèvres
et sa main traînant sur ses cheveux.
« elle est jolie »
Sa voix légèrement rauque
était habitée de rires,
aux coins de son sourire
dansaient deux petits arcs de cercle fins et réguliers
comme deux traits de pinceau adroitement dessinés,
deux petites virgules
que du bout du doigt j’aurais aimé suivre.
« elle est jolie »
Son regard s’est détourné du mien
l’espace d’un instant...
sans le savoir, elle venait de m’offrir
la courbe de sa nuque dégagée
cerclée d’un fil doré
que du bout des lèvres
j’aurais aimé...
Ton prénom est là,
il frôle mes lèvres
et je le retiens...
il voudrait m'échapper
m'obliger à le prononcer
mais non, je le garde là,
je le retiens
rien ne presse...
Pour toi, j’aurai
la patience de l’amour,
les mots de la nuit
qui savent repousser le jour,
les gestes de l’amante
fragiles, lents,
je serai troublante,
rien ne presse...
J’accrocherai
des sourires croissants de lune
de mon aube hésitante
à nos matins baignés de lumière,
j’ouvrirai
ces chemins de traverses
oubliés de tous
perdus au cœur de mon amour
tu me trouveras,
je tracerai
une ligne de toi à moi
pleine et déliée
jusqu’à nous
sans pointillés
je mêlerai
le bleu délavé
de l’encre de mes mots
au bleu de ton ciel
éclatant de soleil,
j’apprendrai
ton sommeil loin de moi
tes rêves chahutés
le front perlé de sueur
ton réveil corps tiède,
je saurai
fermer les yeux
pour ne voir que toi
refermer mes bras
autour de toi
te tenir
te laisser partir,
je regarderai
ta vie
je toucherai
ton cœur
je dirai
ton prénom
dans un souffle,
le long d'un soupir
là, sur tes lèvres...
je prendrai le temps
rien ne presse...
La Dame du Delta n'a jamais fait de macramé...
Elle se promène entre les mots,
les couleurs, la lumière et les notes
qu'elle pose, qu'elle attrape, qu'elle chante...
et tout ça, elle l'offre au bout d'un rire:
"c'est cadeau, c'est pour rien, c'est comme ça..."
Finis les épanchements, passé le petit moment de flottement…Priscillio pose son regard au loin…il y a encore tellement à découvrir, des régions qu’il imagine souriantes et fertiles, ici, rien ne pourra s’épanouir, ni la végétation, ni la douceur des sentiments…alors, et malgré ce qu’il entrevoit de ce qui sera ici, Priscillio joue une fois encore, la dernière, le seul rôle que les Tanzabi veulent lui voir interpreter:
« Bon, et tout ça pour quoi ? Il est grand temps que vous vous preniez en main, que vous y alliez de votre cœur…vous savez, cette petite chose qui toque, là et qui, si elle est écoutée peut vous faire voir la vie bien plus belle…que vous vous mettiez enfin à regarder ce et ceux qui vous entourent…c’est beau, un regard qui s’offre, plein et vrai, simplement pour le plaisir de donner…vous verrez, y a pas mieux.
Comment faire ? me direz-vous…et bien, il n’y a pas de mode d’emploi…il y a juste l’évidence de ce qui est à vivre, d’aller vers ce que l’on sait vrai et juste, il y a naturellement l’étincelle qui ne demande qu’à jaillir et qui réchauffera cette petite chose qui se mettra alors à taper, à vibrer, à battre au rythme de…mais ça, c’est une autre histoire…cette histoire là, c’est à vous de l’écrire et de la vivre.. »
Pendant toute la nuit, Priscillio parle ainsi de ce qu’il sait, et, au bout de tous ses mots, il se leve, se dirige vers son engin, le décharge des pièces en tous genres qu’il avait entassées et :
«Chef…tu vas devoir faire le chef, toi et toi seul…tu vas former une équipe et tu en seras la tête « bien pensante »…avec cette équipe, tu vas construire un engin semblable au mien et lorsque la machine sera terminée, tu iras faire un tour du côté d’ailleurs et tu découvriras d’autres horizons, beaux, ouverts. A ton retour, tu laisseras parler ton cœur vraiment, ainsi que je l’ai toujours fait avec toi et tous les Tanzabi…l’histoire sera belle, tu verras… »
Il fait encore nuit mais le soleil s’annonce déjà…il fera encore très chaud ici, dans ce paysage n’accueillant que l’ocre-jaune de la terre et le bleu intense du ciel…peut-être y aura-t-il une barre blanche de nuages…peut-être le vent les rabattra t-il au-dessus de cette terre sèche et poussièreuse…peut-être…
Priscillio est déjà loin lorsque l’orient s’éclaire…il fait route vers le Delta…il lui reste une chose à faire, une pensée à déposer, la tendresse à offrir, un endroit à découvrir, mais…
Est-ce qu’il osera, elle au cœur de ce Delta qui lui ressemble tant elle est sauvage et calme à la fois…elle a dû en connaître des « gros temps », des « coups de vent »…il y a tout ça en elle et il le voit…est-ce que ses tourmentes à lui ne viendront pas perturber cet étrange équilibre, briser l’accord, fausser l’entente, rompre l’harmonie posée entre eux depuis ce regard échangé…si, bien sûr et il le sait…
Maintenant il y a ce soleil, montant aujourd’hui, encore plus fascinant parce qu’il la sait là, elle, mais elle ne l’attend pas, elle est juste là et c’est la lumière qu’elle veut sur ses yeux, la douceur du soleil sur sa peau et le calme de ce moment qu’elle sait insaisissable mais qu’elle reçoit chaque jour, ce calme qu‘elle désire pour son coeur…depuis tout ce temps, depuis que le Delta l’a accueillie.
Alors, Priscillio ne veut rien d’autre que la regarder…et juste poser là, en fermant les yeux, sans qu’elle le sache…de loin, si loin qu’elle ne saura jamais…il pose au plus fragile d’elle, comme une caresse qui se confond naturellement avec la douceur du moment.
Et dans ce décor de terre baignée d’eau chahutée par le vent, d’eau qui caresse la terre portant la marque du soleil, il se laisse aller encore une fois, la dernière, au rythme de cet équilibre établi depuis tant et tant…depuis que le jour et la nuit n’ont pour s’aimer que la fragilité de l’instant…
Voilà…et d’un simple battement de paupières, la Dame du Delta le remet dans son histoire à lui…les Tanzabi du désert désolés d’amour, aux yeux si vides de cette étincelle qui dirait « c’est donc si souriant, si généreux, si ‘’je te vois et mon bonheur est là comme écrit au fond de tes yeux, et c’est une invitation, une promesse’’… »
En s‘éloignant, Priscillio retrouve ses idées d’améliorer le quotidien amour des Tanzabi, tout en se préservant, lui, des mesquineries et autres sentiments médiocres de chacun…tâche bigrement ardue,voire surhumaine. Et soudainement, il se sent déstabilisé…il se croyait intouchable, presque inébranlable et en trois mots plus un regard, il se sent vaciller.
C’est tellement mouvant autour de lui, et à perte de vue le désert ondoie…comme le faisait tout à l’heure, l’eau rougeoyante du Delta avant de plonger dans la nuit…et lui, si sûr de lui, avant le Delta, il est à l'image de ce désert qui n’en finit pas d’onduler,de bouger…
Et il n’a pas le pied marin, le Priscillio, c’est tout juste s’il tolère les remous des « tempêtes dans un verre d’eau » à la sauce tanzabienne..un mélange pas très subtil et très peu homéopathiquement dosé…un méli-mélo lourd à souhait, indigeste et qui aurait un effet similaire à celui de l’ipéca…mais bon, Priscillio va se lancer dans la mêlée dégrossir l’affaire, bien sûr, il y aura des « plaies et des bosses », des « grincements de dents », des « mais…pourquoi moi???
« Allez! Il est temps… » soupire t-il.
« Ah oui! Il était grand temps que tu reviennes!!!Mais c’est qu’on a frôlé l’émeute…la révolte…la chienlit! » l’incendie la fiancée du chef.
« C’est pas un rien excessivement abusif, tout ça? Je me suis absenté deux jours et…sans vouloir offenser l’autorité du chef, les mouvements de la foule mécontente, c’est à lui de maîtriser! »
Brusquement, Priscillio éprouve une grande lassitude…il se sent complètement « décalé », si peu dans le ton agressif, rempli de reproches, tempétueux bourré d’amertume, de l’ambiance « bienvenu et bon retour parmi nous » qui se dégage depuis son arrivée.
Lui, il revient de son voyage avec, au fond de son engin, un tas de pièces en tous genres, et dans son cœur un gros paquet d’amour, tellement gros qu’il déborde sans prévenir…voilà, maintenant, cela passe du plein au trop-plein que Priscillio ne peut pas, ne veut pas retenir…
« Quel gâchis, tout ça…» et les larmes de Priscillio coulent, lentement…longuement…elles racontent l’histoire de cet homme toujours en mouvement, jamais en repos…à la recherche de tout parce qu’il y a ses rêves d’absolu le plus pur, ses rêves qui le tiennent en éveil, ses rêves qui ne trouvent écho en aucun de ces êtres, en aucun de ses amours croisés qui ont pu l’éblouir, lui donner la paix pour un temps. Alors, ses rêves coulent avec les larmes…un rêve, ça ne se retient pas, ça ne s’étouffe pas, c’est fait pour être en vol…libre…tout le temps…les larmes, elles, se recueillent ou s’évaporent et ici, le ressentiment et la colère des Tanzabi venaient de faire exploser le thermomètre.
Simplement, ses larmes s’évaporent, le vent en bourrasques chasse ses rêves et balaie la plus belle de ses certitudes: avoir enfin trouvé sa place, celle qu’il cherche depuis tout ce temps.
Son sourire,
hésitant…à peine…
Le vert de ses yeux,
plein d’elle…déjà…
Son possible
qu’elle saura saisir…
"Il y a ce passage à gué,
tu es en train de l'emprunter,
tu es seul pour pendre ton essor, te lancer...
de l'autre côté de ce gué, il y a moi,
je suis là...tu ne tomberas pas.
Il y a toi, un pied sur la rive d'avant,
l'autre pied en suspend, déjà prêt à se poser...
toi, tu as confiance...tu oses ce pas vers l'autre rive...
maintenant, tu prends la main qui attendait la tienne,
cette main qui ne te lâchera pas, c'est la mienne..."
L’acrobate hésite encore...
ici ses pieds trouvent appui sur une large pierre, solidement assise sur le sol…
là, il prend son essor, donne à son corps l’impulsion nécessaire au saut qui le mènera de l’autre côté…
Un saut en deux temps...
pieds et mains s’offrent d’abord au vent, semblent s’y appuyer, l’attraper pour rétablir l’équilibre...alors, abandonné entre terre et ciel, l’acrobate retombe et imprime fugitivement ses deux paumes sur la mousse épaisse, rebondit ainsi et d’un coup de reins, compose l’ultime figure acrobatique qu’elle veut de lui: le saut vers le possible…
L'acrobate atterrira accroupi...
il adoptera une position d’attente avant de relever la tête, avant de se redresser, avant de poser ses mains dans celles que cette femme lui tend...
Il lui faudra du temps, des mots, des regards pour qu’elle l’apprivoise, pour qu’elle lui apprenne, pour qu’il se sente enfin à la bonne place, dans ces mains qui auront su se donner….dans ce cœur qui l'aura souhaité…si fort…